Il y a 180 ans

La révolte des Canuts

Vous vous souvenez ?

«  Pour chanter béni créator, il faut une chasuble d’or
Nous en tissons pour vous grands de l’église
et nous pauvres Canuts, sans drap on nous enterre.
C’est nous les Canuts nous allons tout nus !
 »

« Mais notre règne arrivera quand votre règne finira
nous tisserons le linceul du vieux monde
car on entend déjà la révolte qui gronde.
C’est nous les Canuts nous n’irons plus nus !
 »

Mais qui sont les Canuts ? Ce sont les hommes et les femmes qui au XIXe siècle, à Lyon, capitale de la soierie tissent les somptueux tissus, qui s’exportent dans le monde entier. Ils sont environ 38 000 (8 000 maîtres artisans, 30 000 compagnons) regroupés dans de petits ateliers principalement dans le quartier de la Croix Rousse, puis à Saint-Georges, dans le Vieux Lyon, la Guillotière et Vaise.

C’est l’époque où s’applique la loi Le Chapelier qui interdit toute organisation professionnelle. Pourtant les Canuts ont déjà mis en place des sociétés mutuelles pour faire face aux aléas de la vie et ils disposent depuis 1806 d’un conseil de prud’hommes mais où malheureusement les salariés sont sous représentés.

En 1831, c’est la crise (déjà !), les prix chutent. Les Canuts demandent au préfet de prendre des mesures de protection pour éviter un écroulement des salaires. Les patrons jugent intolérable cette intervention de l’État et ils refusent d’appliquer les garanties salariales.

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La révolte des Canuts

Le 21 novembre 1831, les Canuts cessent le travail et organisent une manifestation qui descend de la Croix Rousse vers le centre de Lyon. La Garde nationale leur barre la route et fait feu, il y aura trois morts.

Les Canuts appellent la population à les rejoindre. Chacun s’arme de pioches, de bâtons, quelques uns ont des fusils. On dresse des barricades au cri de « Vivre libre en travaillant ou mourir en combattant  ».

Le 22 novembre, c’est l’affrontement, la Garde nationale recule. Les Canuts prennent possession d’une armurerie.

Le 23 novembre les Canuts sont maîtres de la ville, ils occupent l’Hôtel de Ville. L’armée comme les autorités ont déserté.

À Paris la nouvelle est un choc pour le gouvernement, le président du Conseil Casimir Perier, élu après les Trois glorieuses, sur un programme de retour à l’ordre, ne peut accepter cet état de fait, pas plus que Louis Philippe qui y voit une menace de retour de la République. 20 000 hommes sous le commandement du Duc d’Orléans et du Maréchal Soult sont envoyés à Lyon.

Le 3 décembre 1831 l’armée rentre dans Lyon, le rapport de forces est par trop inégal, l’armée ne rencontre pas de résistance, elle encercle la Croix Rousse et procède à 90 arrestations.

La révolte semble matée.

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Intérieur de Canuts

Fin 1933 les commandes repartent, mais à contre courant de cette réalité, les patrons font le choix de baisser les salaires des ouvriers afin de s’assurer le maximum de profit.

Les Canuts se mettent en grève. Fort de l’expérience passée les pouvoirs agissent rapidement, les meneurs sont immédiatement arrêtés.

Ils seront jugés le 5 avril 1834, en même temps qu’est déposée une proposition de loi rendant illégales les associations des Canuts.

Le 9 avril ce sont des milliers de Canuts qui cessent le travail, en un rien de temps les barricades réapparaissent, l’affrontement avec l’armée est inévitable.
C’est le ministre de l’Intérieur Adolphe Thiers qui est à la manœuvre. Il va agir à Lyon comme plus tard il agira à Paris au moment de la Commune. Il fait quitter la ville à l’armée, encercle Lyon pendant deux jours, il fait bombarder. Entre le 12 et le 14 l’armée donne l’assaut.

Le 15 la révolte est écrasée, il y a des milliers de victimes. 10 000 insurgés sont arrêtés : jugés, ils seront déportés ou condamnés à de lourdes peines de prison.
En 1848 avec l’abdication de Louis Philippe et le retour de la république, les Canuts manifestent à nouveau. Ils le feront encore 1849. À chaque fois l’armée intervient pour étouffer l’insurrection.

Puis de nouveaux métiers apparaissent, plus automatisés, les ateliers un à un quittent la Croix Rousse.

Les Canuts ne seront bientôt plus qu’un souvenir.

La chanson sera écrite par Aristide Bruant en 1894 et le seul canut subsistant aujourd’hui, c’est Guignol, il en porte l’habit et la coiffe traditionnelle.

Cette révolte des Canuts va jouer un rôle essentiel dans la conscience ouvrière et la perception de l’identité de classe. C’est cette notion de solidarité de classe, de destin commun selon la place qu’on occupe dans la production qui va durablement imprégner le mouvement socialiste et les ouvriers dans leur ensemble. C’est cette notion d’identité de classe qui va être à l’origine des associations de salariés. C’est les Canuts qui les premiers vont créer des sociétés mutualistes garantissant les risques de maladie, de chômage ou de vieillesse. C’est eux encore qui créeront les premières coopératives ouvrières et c’est aussi les Canuts qui vont imposer la parité patrons/salariés dans les conseils de prud’hommes. C’est eux enfin qui éditeront le premier journal ouvrier l’Écho de la fabrique.

Le mouvement syndical comme tous les salariés leurs doivent beaucoup, d’où cet article en forme d’hommage. Merci les Canuts, vos luttes, vos sacrifices n’ont pas été inutiles.

Jacques Aubert