La MIOM à Vitry-sur-Seine, une histoire ouvrière

Cet article s’inscrit dans le cadre de travaux menés par quelques membres du club Niépce Lumière, qui regroupe des amateurs de matériels photo et ciné anciens, la MIOM ayant produit sous la marque Photax des appareils photos de 1935 à 1962.

Dès sa création en 1898, la CGE (Compagnie Générale d’Électricité) s’intéresse aux matières plastiques. Elle achète plusieurs sociétés travaillant dans le domaine de l’électricité, dont la Société Française de l’Ambroïne, à Ivry-Port, qui prend alors le nom de MIOM (Manufacture d’Isolants et Objets Moulés).

Cette société, fondée en 1897, exploitait l’ambroïne, facilement moulable, mieux adaptée que l’ébonite aux produits électriques, comme des bacs d’accumulateurs. Avec dix ouvriers seulement à sa création, la SFA, devenue MIOM prospère et s’étend sur 3 000 mètres carrés, avec une centaine d’ouvriers et dix-sept presses hydrauliques de 15 à 1 000 tonnes, puis se retrouve à l’étroit sur 10 000 mètres carrés.

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Médaillon à l’effigie de Georges Clemenceau
par S. Guernardeau. 1919. Collection Gaston Vermosen.

À la même époque, dans le cadre de la maîtrise de tout ce qui concerne l’électricité, la CGE crée une fabrique de lampes à incandescence, toujours à Ivry-Port.

En 1914, la MIOM, trop à l’étroit à Ivry, déménage à Vitry sur 30 000 mètres carrés, au 163 boulevard Lamouroux, qui deviendra boulevard de Stalingrad après la Seconde Guerre mondiale. On compte 30 machines-outils servant à la fabrication des moules en acier, notamment les moules pour accumulateurs, pesant de 6 à 8 tonnes, des broyeurs, pulvérisateurs, mélangeurs, laminoirs, appareils de séchage par le vide, etc. Enfin, une cinquantaine de presses hydrauliques de 50 à 1 000 tonnes est réservée au moulage des gros objets.

En 1909 arrive sur le marché un matériau innovant, la bakélite, résine synthétique obtenue par condensation d’un phénol avec l’aldéhyde formique. Son invention est due à Léo Hendrik Baekeland (1863-1944), chimiste belge installé en Amérique. Ce matériau bouleverse l’industrie du moulage des matières synthétiques et, en 1929, le brevet étant tombé dans le domaine public, la MIOM dépose un brevet pour la cégéite (de CGE), matériau « maison » proche de la bakélite.

Avant la cégéite, la MIOM utilisa divers matériaux plastiques, comme le bois durci. C’était un mélange de sciure de bois et de sang de grands animaux, pressé sous 180°C.

Il est assez difficile de cerner toutes les fabrications de la MIOM, dans la mesure où elle n’apposait que rarement sa marque, ou une marque déposée, comme Rex. On connaît diverses boîtes, des étuis à cigarettes, des cendriers, des cuvettes photo, de la vaisselle, du mobilier, sièges et tables de bistrot. Plus tardivement, en profitant de ce que la bakélite acquiert de nouvelles capacités avec l’inclusion de fibres de verre, elle produira des cannes à pêche et des casques pour CRS. Enfin, lorsqu’elle passa aux produits en plastique injectable, elle fabriqua les sièges d’enfant Baby Relax et travailla pour les fabricants comme Gilac.

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Moulage des petits objets
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Un grand producteur d’appareils photos populaire

À partir de 1935, la MIOM se lance dans la production d’appareils photographiques. La bakélite (cégéite) étant un matériau bon marché pour une production de masse, elle choisit judicieusement le créneau de l’appareil populaire, sous la houlette d’André Jacquet, son directeur de l’époque (qui exercera d’importantes responsabilités dans les instances syndicales patronales de la photographie).

Cet appareil est probablement le premier à porter la marque MIOM. Il est aussi connu sous les marques Rex et Rollux, avec un dos plat ou bombé. Il utilise une pellicule enroulée sur une bobine, protégée par un ruban de papier, au format 4 sur 6,5 cm. Il est capable de la pose et d’une vitesse d’instantané, avec deux diaphragmes possibles.

Dans le même format, le Lec Junior existe en noir ou en cégéite bordeaux. Il a les mêmes possibilités que le précédent.

Avec le format 6 sur 9 cm, toujours sur bobine film/papier, la MIOM offre un appareil plus intéressant dont les clichés sont lisibles sans agrandissement. Pour réduire l’encombrement nécessité par le plus grand tirage de l’objectif, elle conçoit une rampe hélicoïdale poussée par une grande couronne métallique. Ces appareils reçoivent diverses marques dont Photax, qui restera la seule dans l’avenir.

Ce système que l’on peut ramener à une vis/écrou sera simplifié par la suite. On voit ci-dessus la rampe hélicoïdale à filets carrés qui pousse l’objectif (non présent ici) vers l’avant lors de la rotation de la couronne métallique.

Cet appareil, outre les vues au format 6 x 9 cm, permet de faire des vues au format 4,5 sur 6 cm. Pour ce faire, il faut insérer un réducteur à l’intérieur ; le comptage des vues, par l’intermédiaire d’un petit hublot qui permet de lire au dos de la protection papier le nombre de vues, nécessite deux hublots.

Dès cette date, les objectifs sont fournis par l’opticien français Boyer. Les premiers Photax ont également la pose et l’instantané, ainsi que deux diaphragmes. Il n’y a aucune possibilité de synchroniser un flash.

C’est dans ce contexte qu’apparaît, en 1938, le Photax « blindé ». Il ne faut voir aucune référence aux bruits de bottes qui montent de l’Allemagne, mais au fait que la partie « sensible » de l’appareil, objectif et obturateur, va être protégée par un capuchon lui aussi en cégéite. À vrai dire, le capuchon n’interviendra qu’un modèle plus tard.

Ce qui est nouveau pour ce modèle uniquement de format 6 sur 9 cm, c’est que son dessin est en rupture totale avec ce qui se faisait jusqu’à présent. La MIOM aurait-elle fait appel à un « designer » ? Toujours est-il que ce nouveau Photax adopte le style créé aux États-Unis dans les années 1930, connu sous le nom de streamline (d’abord appliqué aux objets devant avoir de bonnes performances aérodynamiques, elles envahiront tous les domaines, allant parfois jusqu’à la caricature). Ce sont des formes fluides, rendues possibles par l’emploi de la cégéite.

Le premier Photax « blindé », qui n’a pas encore le capuchon qui lui vaudra son nom.

Éclate alors la Seconde Guerre mondiale. Nous avons peu d’informations sur cette période à la MIOM. En vertu des conventions d’armistice, l’entreprise peut continuer sa production photo, car cette production était antérieure à la guerre ; de plus, la CGE continue ses activités dans le cadre de la maintenance du réseau électrique français.

Ci-dessous : les ateliers de la MIOM occupés en mai 1936. À noter l’importante main d’œuvre féminine. Au fond, les presses. Les congés payés vont offrir de nouveaux débouchés aux appareils photos populaires...

Le 14 août 1941, un probable attentat incendie en partie un stock de bacs d’accumulateurs destinés aux sous-marins allemands (acte de résistance ? On sait que dès la rupture du pacte germano-soviétique avec l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, le 22 juin 1941, le Parti communiste français entra en résistance ; or, le PCF, à travers notamment la CGT, avait des militants à la MIOM)

Dès 1942, la pénurie de matières premières, le départ des jeunes ouvriers pour le STO (Service du Travail Obligatoire) en Allemagne, ont fait que les chaînes se sont arrêtées de produire. Ce n’est qu’en 1947 que l’approvisionnement en matières premières a permis de reprendre une activité normale. À partir de cette même année 1947, l’activité à base de cégéite commence à être transférée à l’usine de Saint-Dié, dans les Vosges, dans des locaux appartenant à la CGE.

Après quelques ajustements, le Photax III avec son capuchon qui lui vaut le nom de « blindé » est sur le marché vers fin 1947-début 1948.

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Des appareils de photos produits par la MIOM : le premier modèle
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Des appareils de photos produits par la MIOM : le Lec junior
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Des appareils de photos produits par la MIOM : Le premier Photax « blindé »
Il n’a pas encore le capuchon qui lui vaudra son nom
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Le système vis/écrou
Le système vis/écrou qui sera simplifié par la suite (la rampe hélicoïdale à filets carrés pousse l’objectif vers l’avant lors de la rotation de la couronne métallique.)
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Des appareils de photos produits par la MIOM : le Photax III
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Des appareils de photos produits par la MIOM : le Photax blindé IV
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Des appareils de photos produits par la MIOM : le Photax IVF
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Des appareils de photos produits par la MIOM : le Photax V
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Des appareils de photos produits par la MIOM : le Photax VI

Il possède toujours la pose et deux vitesses d’instantané, le 25e et le 100e de seconde ; deux diaphragmes. On peut fixer un déclencheur souple et, grâce à un écrou de pied, prendre des photos en pose longue.

En 1952, il est suivi du modèle IV F, qui possède une prise de synchro-flash (la MIOM offre un flash de sa marque). La façade du bloc porte-objectif est ornée d’une plaque métallique. Les performances photographiques sont par ailleurs inchangées (à noter qu’un modèle, appelé IIIVA, avec également une façade métallique, mais sans prise de synchro-flash, est disponible. Cette bizarrerie peut s’expliquer par le fait que la MIOM voulait offrir une gamme de prix continue).

Dès le modèle III, des sacs dits « tout-prêt » sont sur le marché, ainsi que quelques accessoires comme des bonnettes additionnelles pour le portrait, ou des coffrets, comme celui à garder dans sa voiture, pour aider aux constats d’accidents. C’est aussi l’appareil fort prisé comme cadeau de Première communion.

En 1957 paraît le Photax V. Pour beaucoup de collectionneurs, c’est le plus achevé des Photax et la MIOM est au sommet de sa maîtrise de la cégéite. Il redevient bi-format, avec le format 6 sur 9 cm basique, mais aussi le format 6 sur 6 cm par cache réducteur intérieur, comme le premier Photax. Ce dernier format carré a les faveurs des photographes, amateurs comme professionnels, mais le niveau de performances du Photax V est loin de répondre à ces attentes. La MIOM a pourtant fait appel au célèbre opticien français Angénieux, qui n’a toutefois pas voulu voir son nom apparaître « en clair » sur la plaque frontale.

Le coup de grâce est porté avec le Photax VI, fin 1959. De format uniquement 6 sur 6 cm, son dessin est affligeant mais, surtout, il arrive sur le marché au moment où le petit format 24 sur 36 mm et son corollaire, la diapositive couleurs, entreprend son irrésistible ascension.

Il n’y aura pas d’autre Photax. La MIOM, toutefois, peut s’enorgueillir, à terme, d’avoir commercialisé, fin 1962, trois millions d’appareils dans le monde entier.

Des conditions de travail difficiles

La première mention d’un conflit social à la MIOM, nous l’avons vu, remonte à 1936. En 1937, un accident survenu dans l’atelier de broyage et de malaxage de la gummite, matériau utilisé pour la fabrication des bacs d’accumulateurs, est rapporté par Le Petit Parisien du 8 septembre. C’est que les conditions de travail sont difficiles dans cette entreprise qui cumule les risques « classiques » liés aux machines, aux risques spécifiques des matières synthétiques. Dès 1913, une enquête publique de commodo incommodo pour l’implantation à Vitry avait donné un bon aperçu des nuisances provoquées par le travail des hydrocarbures et des bitumes : danger d’incendie, d’explosion, fumées, bruits, etc.

Sans entrer dans le détail, on peut considérer qu’à l’intérieur de l’usine le danger numéro un est l’inhalation de poussières (le résultat du broyage fin des résines et de leurs adjuvants) qui peuvent être toxiques, allergisantes, explosives et provoquer des dermites, des fibroses pulmonaires, des cancers bronchiques et des asbestoses dans les ateliers où la cégéite est armée par de l’amiante.

Les solvants et autres pigments, pour leur part, peuvent entraîner des problèmes respiratoires, des affections des systèmes nerveux, digestifs, sanguin et sur les reins.

En 1954, André Luppi était secrétaire du syndicat CGT à la MIOM à Vitry-sur-Seine, et délégué du personnel.

«  [...] L’usine des presses était appelée ’l’usine des mains coupées’. L’année où je suis arrivé, une jeune femme s’est écrasé la main dans une machine. À la suite de cet accident, nous avons déclenché une grève pour la sécurité. Après trois semaines d’arrêt de la chaîne, on a obtenu que les ouvriers mutilés réintègrent l’entreprise avec le même niveau de salaire et de qualification qu’avant l’accident... Les cadences étaient infernales. Il y avait un chronométreur derrière chacun. On travaillait dix heures par jour, cinquante-cinq heures par semaine. Plus tard, on a refait grève contre le système de primes données en fonction des temps de production. En fait, les contrôleurs faisaient croire que tel ou tel ouvrier allait plus vite pour augmenter les cadences. On a décidé d’afficher nos fiches de salaires sur un tableau, pour mettre à nu ce système et démontrer les mensonges. Cette usine était une forteresse avec 88 syndiqués. J’y suis resté jusqu’en 1958... »

Il existait bien évidemment un Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail à la MIOM. On note que ce comité fut dirigé de 1953 à 1977 par Pierre Jacques. Ordonné prêtre en 1948, il fut ce qu’on a appelé un prêtre ouvrier. Syndiqué à la CGT, il fut aussi, au sein du Comité d’établissement, chargé des sports et loisirs.

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Les ateliers de la MIOM occupés en mai 36
À noter l’importante main d’œuvre féminine. Au fond, les presses. Les congés payés vont offrir de nouveaux débouchés aux appareils photos populaires...
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Chronique d’une mort annoncée

De divers témoignages, de la lecture de divers documents syndicaux, de la presse, on constate que dès 1955, la MIOM, noyée dans des filiales de filiales, est promise, à terme, à sa disparition. Déjà, la mondialisation se profile à l’horizon...

En 1968, une partie de la MIOM est regroupée avec la Manufacture d’Accumulateurs Tudor et devient la MAOM (Manufacture d’Accumulateurs et Objets Moulés), filiale de 6 usines et 2 700 personnes. En 1972, la MAOM devient la CEAc (Compagnie Européenne d’Accumulateurs, 16 rue de la Baume, à Paris).

L’autre partie, MIOM Plastiques, continue ses activités avec cette fois des plastiques injectables : coques des sièges Baby Relax, tondeuses à gazon, et divers produits sous la marque Gilac.

MIOM Miofiltre, en 1973, devient un département de la CEAc.

En 1974, une fusion s’opère avec Fulmen. La CEAc comprend une division industrielle Accumulateurs avec 7 usines dont l’effectif, en 1979, s’élève à 3 469 personnes. Lille, Nanterre, Nîmes, Vierzon, Auxerre et Clichy fabriquent des accumulateurs au plomb, tandis que Péronne fabrique des bacs et des couvercles de batteries.

Elle comprend aussi un département Objets moulés, qui regroupe l’usine de Vitry-sur-Seine, qui fabrique des objets moulés en thermoplastiques et des moules, ainsi que des filtres à air et des feuilles en Miovyl (546 personnes fin 1979) et l’usine de Saint-Dié, qui fabrique des objets moulés en thermodurcissable avec 182 personnes.

Si l’on ajoute les sièges, les services communs et les 3 sociétés commerciales (Sodacel-Tudor, Fulmen, Dinin), l’effectif de la CEAc dépassait les 5 000 personnes fin 1979.

À cette date, à Vitry, on fabrique les moules nécessaires à la production de l’usine ainsi que des objets moulés par injection en thermoplastique, pour l’automobile et l’industrie. La fabrication, l’entretien ou la modification de ces moules se fait dans un atelier qui comprend des raboteuses, des étaux-limeurs, des perceuses, des fraiseuses, des tours, des machines à pointer, des étinceleuses, des rectifieuses, etc., une section d’ajustage pour la finition et un contrôle. L’atelier dispose d’un pont roulant de 10 tonnes.

On procède aussi au calandrage de feuilles plastiques. La matière « mère » est passée entre 4 rouleaux contra-rotatifs, chauffés à 165°C. Il en résulte un film qui est refroidi et enroulé automatiquement en bobines. Puis les bobines sont déroulées et perforées, avant d’être chauffées, ondulées, refroidies et coupées à la longueur. Le Miovyl, ainsi obtenu, est utilisé pour la fabrication de filtres à air.

Également, un poste de thermoformage forme et découpe des blisters (emballage transparent de nombreux produits, des comprimés pharmaceutiques aux objets de la grande distribution...) Le Miovyl sert à la fabrique de filtres à air pour l’automobile et l’industrie, sous la marque Miofiltre. On peut constater qu’en 2013, un quart de siècle après la disparition de l’usine, on trouve dans le monde entier des entreprises qui emploient le Miovyl et qui utilisent la marque Miofiltre...

Toujours fin 1979, l’usine de Saint-Dié réalise des objets moulés en thermodurcissable par des procédés de transfert, d’injection et de compression, également pour l’automobile et l’industrie.

En 1983, la MIOM Miofiltre cesse petit à petit ses activités. Il est vrai que dès 1971 un plan d’urbanisme prévoyait l’élargissement de la route nationale qui amputerait largement l’usine : le bâtiment administratif qui se trouvait en bordure du boulevard et quelques ateliers...

En 1987, les bâtiments, vides, sont démolis. La MIOM Miofiltre revit dans Eurogest à Saint-Dié. La CGE garde son siège parisien mais est désormais dans la multinationale Alcatel Alsthom, une galaxie qui intervient dans les domaines des communications, l’énergie et son transport, l’ingénierie électrique, les accumulateurs et services divers. Il est bien loin le temps du Photax...

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Une action syndicale autour de la CGT

Les quelques documents que nous possédons montrent l’importance de la CGT, comme dans tout le bassin d’emploi. La CFTC d’avant la « déchristianisation » est peu ou pas représentée, et l’on note juste une mention furtive de Force ouvrière. Il est d’ailleurs symptomatique de noter que les prêtres ouvriers, comme Pierre Jacques évoqué plus haut, ont considéré que la CGT était le seul syndicat représentant la classe ouvrière.

À partir de 1955, la CGT de la MIOM est partie prenante des appels, manifestations, collectes de signatures, distributions de tracts, réunions d’information, autour de la guerre d’Algérie, organisées par le Parti communiste. Le 3 juin 1956, «  [...] 400 manifestants, aux cris de paix en Algérie, retardent un train de rappelés en gare d’Ivry pendant quarante minutes... »

Le 27 octobre 1960, à l’appel des syndicats, 35 entreprises (Schneider, MIOM, Les Lampes, SKF, Genèver, Chauvin, Morane) débrayent et 6 000 Ivryens manifestent de tous les quartiers vers la mairie.

En 1966, la MIOM compte 1 000 employés. En novembre de la même année est créée l’Union départementale CGT, qui annonce 30 000 syndiqués CGT dans le département, soit 86 % du total des syndiqués. En 1967, il y a 800 salariés à la MIOM, 140 syndiqués à la CGT, dont 70 abonnés à la Vie ouvrière. Divers débrayages à la MIOM.

En 1968, lors du grand mouvement national avec occupations d’usines, la MIOM est évidemment « dans le coup ». À cette époque,la CFTC (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens) s’est transformée en CFDT et pratique l’unité d’action avec la CGT. Nous n’avons pas de documents pour la MIOM à ce moment-là, mais la DBA à Ivry, du groupe Lockeed, avec 400 salariés, se met en grève le 24 mai.

Depuis vendredi dernier, l’ensemble des travailleurs de la MIOM est en grève et occupe les locaux de l’entreprise, afin de faire barrage au démantèlement, et de faire aboutir leurs revendications, 7 usines du groupe sur 8 sont occupées. (Le Travailleur n° 1915, vendredi 12 février 1982).

En 1971, l’ex MIOM, rebaptisée MAOM en 1968, réduit ses activités. Elle ne produit plus de bacs d’accumulateurs mais uniquement des filtres pour l’automobile. On y compte 400 O.S., dont 70 % de travailleurs immigrés, notamment portugais, 50 ouvriers professionnels, 100 employés, cadres et techniciens. En 1973, un tract de la CGT de la MIOM appelle à voter aux élections législatives des 4 et 11 mars pour les candidats de la Gauche unie autour du Programme commun de gouvernement, signé en 1972 par le Parti socialiste, le Parti communiste français et les Radicaux de gauche.

À partir de 1974, c’est le lent déclin de l’entreprise, ponctuée de licenciements. En 1979, il n’y a plus que 60 syndiqués à la CGT.

Dans un tract distribué en 1980 par la CGT, on peut lire :
« Nous avons connu la disparition du MIOPAL, de l’atelier de résine, de l’atelier d’ébénite, de la cégéite, sans pour autant voir créer dans ces bâtiments d’autres productions. Chacun une fois nettoyé et vidé de ses machines s’est vu transformé en magasin de stockage... Il faut savoir que le terrain de Vitry représente dans le cadre d’une opération immobilière une somme rondelette qui ne peut laisser indifférente notre direction. »

En 1982, Marie-Claude Beaudeau, sénateur communiste du Val-d’Oise, dépose un projet de loi relatif aux libertés des travailleurs dans l’entreprise [n° 344 (81-82)] - (19 juillet 1982) :
«  [...] Discrimination à l’égard des femmes : salaires inférieurs ; précarité de l’emploi ; chômage - Inégalité des femmes face à la formation professionnelle - Autoritarisme des entreprises à main d’œuvre féminine : exemple de la MIOM de Vitry... »

Après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la république, la loi du 11 février 1982 instaure la nationalisation de 5 grandes sociétés industrielles, dont la CGE, de 39 banques et de 2 compagnies financières et des prises de participation dans diverses sociétés de l’aéronautique, de la défense, de l’informatique et de la chimie.

Le 15 février 1982, l’usine de la CEAc (Compagnie Européenne des Accumulateurs) à Clichy est en grève depuis 15 jours (pour mémoire, la CEAc comprend 7 usines, dont Clichy, et un département Objets moulés, qui regroupe Vitry-sur-Seine et Saint-Dié). La CGT explique que la direction de la CEAc « casse » les usines en fermant des secteurs entiers d’ateliers. Clichy (Fulmen) et Vitry, en lutte, sont occupés.

Le contexte de cette grève/occupation n’est pas très net, tel qu’il est rapporté par les documents que nous possédons. Il y a une restructuration et un réaménagerment des conditions de travail. Dans ce cadre, une disposition passe mal chez les ouvriers immigrés : la possibilité de cumuler divers congés et un mois de congé sans solde pour avoir trois mois de congés tous les deux ans. L’analyse « lapidaire » qu’en font certains, elle, par contre, est très nette : 50 immigrés empêchent 500 français de travailler. La CGT est sans équivoque partie prenante du conflit, ainsi qu’un délégué FO (Force ouvrière).

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Libération, 17 février 1982, n° 236.

Ce 15 février, donc, Ahmed Medjir, algérien, âgé de 33 ans, cinq enfants vivant en Algérie, ouvrier en grève à Clichy, fait une chute de plusieurs mètres et traverse une verrière. Il décède peu après son admission à l’hôpital Beaujon de Clichy. Il occupait depuis le 3 de ce mois les locaux de l’entreprise.

Cette grève se situe dans un contexte tendu : à part deux ou trois responsables syndicaux, les grévistes sont tous des ouvriers immigrés, et les non-grévistes, beaucoup plus nombreux, empêchés de travailler par l’occupation, sont en grande majorité français.

Vers 15h30, profitant de l’absence de cadres syndicaux, la direction locale et une partie de la maîtrise essaye de forcer l’entrée de l’entreprise. Les grévistes, peu nombreux, sont sur les murs. Ils y ont installé des bonbonnes contenant habituellement de l’acide sulfurique (contenant de l’eau, selon eux), prêts à les faire basculer sur d’éventuels agresseurs. 200 ou 300 non-grévistes attendent alentour.

D’après un gréviste qui se tenait aux côtés d’Ahmed Medjir, plusieurs cadres de Fulmen essayent d’ouvrir la porte au chalumeau et à la masse, sans succès. Il y a une première échauffourée dans laquelle interviennent quelques non-grévistes. La police, présente depuis le début, s’interpose.

Arrive ensuite une camionnette en marche arrière, qui tente de forcer la porte. Des projectiles volent. Ahmed a-t-il glissé en voulant éviter un caillou (on a parlé de boule de fer) ou a-t-il été touché par un de ces projectiles ? Il tombe, traverse la verrière et atterrit sur le sol en béton.

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Les ateliers de la MIOM occupés en 1982
Depuis vendredi dernier, l’ensemble des travailleurs de la MIOM est en grève et occupe les locaux de l’entreprise, afin de faire barrage au démantèlement, et de faire aboutir leurs revendications, 7 usines du groupe sur 8 sont occupées.
(Le Travailleur n°1915, vendredi 12 février 1982) - © DR-Sandorff

Les versions divergent évidemment selon les parties d’où elles viennent. Ce qui est certain, et le témoignage du commissaire de police le confirme, c’est une violente hostilité de la part des non-grévistes ; ce qui est confirmé, c’est que monte parmi eux un profond sentiment anti-immigrés. Pourtant, le problème des congés pour les étrangers n’est qu’une « goutte d’eau » dans le plan de restructuration, qui entraînerait la suppression de 143 postes à Clichy mais aussi aux autres usines du groupe (la direction ne parle que de mutations). Clichy fermerait ses ateliers (340 personnes dans les ateliers, 240 dans les bureaux à ce moment-là) pour n’être plus qu’un siège social.

Entre 1983 et 1986 (dates exactes non retrouvées), des grèves ont eu lieu contre la fermeture de la CEAc, qui ferma définitivement en 1987 avec la démolition des locaux de Vitry.

Club Niépce Lumière, mai 2013.

François Robichon Lucien Gratté
P.S. :

Remerciements à M. François Robichon et à l’Institut d’Histoire Sociale du Val-de-Marne.