23 mars 1933

En ce temps-là, j’avais 10 ans !

Une date qui surgit en ce mois de mars 2013 et me remet en mémoire une histoire vécue il y a 80 ans et qui tombe comme une terrible menace dans une France durement frappée par une crise annonciatrice de lendemains dramatiques.

J’en appelle à ma mémoire, tant je pense qu’il faut aujourd’hui ouvrir les yeux sur la place accordée aux agissements de l’extrême droite, qui sous le titre usurpé de « Front national » a lancé une entreprise de banalisation de ses projets politiques néfastes en pratiquant un populisme outrancier envers les victimes de la crise capitaliste, en cultivant le maquillage idéologique le plus dangereux pour les détourner des luttes indispensables.

La discrétion surprenante dont les médias français font preuve quant au rappel historique de ce que fut le fascisme dès 1933 jusqu’à la Libération de la France, cruellement touchée par les crimes hitlériens et pétainistes, laissent penser que, comme ce fut le cas en 1933, le danger du fascisme reste du domaine des préoccupations secondaires.

Il faut même souligner que la droite, déconsidérée par le vote des Français, multiplie les tentatives d’approche vers le FN en faisant semblant d’oublier que ce n’est pas seulement l’inflation qui a porté Hitler au pouvoir en 1933, mais bien la politique d’austérité accablante imposée au peuple Allemand sous le couvert de la crise.

A-t-on oublié qu’au lendemain de la Libération, alors que la France, l’Europe, le Monde sortaient de 5 ans du plus terrible cauchemar de l’histoire, un mot d’ordre unanime s’exprimait :
« Plus jamais ça ! La bête immonde ne renaîtra plus ! ».

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Denise Foucard et Henri Tronchon, de l’IHS Métaux : manif pour les retraites, 2010.

Et pourtant, 80 ans après, la xénophobie, le racisme, le rejet de la laïcité, les « petites phrases empoisonnées » et la pratique du maquillage médiatique ne sont jugés que comme « faits divers » puisque décriminalisés par l’aspect d’égéries féminines, pourtant issues d’une même lignée beaucoup moins rassurante.

Le 23 mars 1933, après plusieurs années de populisme, de promesses sociales mensongères, mais aussi de féroce répression, les pleins pouvoirs venaient pourtant d’être donnés à Hitler dans une Allemagne où le peuple subissait la misère des bas salaires, des licenciements, de la surexploitation, des atteintes aux libertés et à la dignité. Des pleins pouvoirs auxquels s’ajoutait le soutien sans faille des puissances industrielles, financières et religieuses.

Les 6 millions de chômeurs s’abandonnèrent au désespoir, n’ayant plus le courage de lutter encore contre ce qui les frappait trop durement sous le couvert de la démagogie du fascisme triomphant.

En France, le climat international s’alourdissait alors que la crise accablait durement la classe ouvrière depuis 1930 et que se multipliaient grèves et manifestations antifascistes.

En 1931, les « Marches de la faim » des ouvriers privés de leur salaire montraient la détermination à résister. Face à la répression policière les manifestants chantaient :
« Et l’on s’en fout d’attraper des coups de crosse. Et l’on s’en fout, on tiendra jusqu’au bout ».

Nos voisins espagnols venaient de créer une République avec une constitution démocratique et anti cléricale. Cela ouvrait un espoir dans les milieux ouvriers et mon père saluait l’éventualité d’une nouvelle ouverture antifasciste à notre porte.

L’avenir s’avéra malheureusement tout autre : la République espagnole fut écrasée dans le sang, le gouvernement de Léon Blum se rallia « à son corps défendant » à la non intervention prônée par la droite, le fasciste Franco prit le pouvoir s’unissant à l’axe Mussolini-Hitler.

Ce fut une lourde déception en France pour le mouvement syndical CGT, le Parti communiste, les organisations démocratiques et féministes qui avaient organisé le soutien actif à la République espagnole. Les Républicains espagnols fuyant la répression fasciste furent « accueillis » en France, terre d’accueil dans des camps de concentration, traités en fait comme subversifs.

Dès lors, tous les jours de repos de mon père furent consacrés à la visite, avec ses enfants, de ces victimes du fascisme, parqués par la France auxquels nous apportions des vivres, lancés au dessus des barbelés, l’entrée nous étant interdite.

Ainsi avançait inexorablement la mainmise du fascisme malgré l’opposition majoritaire du peuple français et les manifestations de plus en plus importantes mais de plus en plus réprimées.

Mais il fallait compter avec la droite française, son combat de classe pour asservir les milieux populaires et qui voyait avec satisfaction le patronat allemand soutenir politiquement et financièrement le pouvoir hitlérien dans sa préparation de la guerre pour la conquête politique de l’Europe. Sans oublier que les guerres ont toujours enrichi les marchands d’armes, les vies humaines étant de peu d’importance comparées au contenu des comptes en banque.

Mon père, cheminot communiste et militant syndical CGT, était de toutes les manifestations d’où il revenait le soir les vêtements abîmés et il expliquait en famille les dangers qui menaçaient la France, la nécessité de mobiliser de plus en plus de forces démocratiques pour s’y opposer, l’unité de la classe ouvrière étant pour lui le maître mot qui permettait d’arriver à un rapport des forces en faveur du peuple et de la paix.

Tout ce qu’il relatait me faisait peur, mais en même temps, je le trouvais tellement déterminé que je croyais en une solution où les forces du fascisme seraient abattues par celles du progrès social.

Je souhaitais aller avec lui dans les manifestations puisqu’il fallait y être beaucoup plus nombreux, mais il m’expliqua que cela était trop dangereux ; la police à cheval faisait écraser les manifestants contre les murs par les chevaux quand ils ne pouvaient pas les atteindre à la matraque.

Chaque manifestation comptait des morts et des blessés.

Je me souviens avoir vécu dans la hantise de ne pas le voir rentrer le soir. En même temps, se forgeait en moi la volonté de toujours combattre les exploiteurs criminels.

Si l’avidité malsaine du grand patronat l’amenait au soutien des pires excès du fascisme, tout ce que la France comptait d’intelligence et d’humanisme se trouvait aux côtés du peuple en lutte.

Le 21 mars 1933 l’association des écrivains et artistes français dénonça « l’impérialisme français complice d’Hitler comme Thiers le fut de Bismarck ». Et au cours d’un meeting c’est André Malraux qui déclara :
« Depuis 10 ans, le fascisme allemand étend sur l’Europe ses grandes ailes noires. Bientôt ce sera sang contre sang, nous serons face à la guerre. Nous devons faire, tous, notre possible pour qu’elle n’ait pas lieu ».

Le mot d’ordre devint alors : « Le prolétariat doit faire l’unité, le prolétariat exige l’unité » et « Front populaire pour le pain, la liberté et la paix ». Il fallait en convaincre le Parti socialiste réticent.

Certes, il y eut le Front populaire en 1936 et les victoires sociales qui l’accompagnèrent dues aux grandes grèves du mouvement ouvrier avec la CGT. Voila ce que Benoit Frachon en dira :
« Les patrons ont discuté sous la menace et sous la peur de l’élargissement du mouvement. Nous avons obtenu des avantages, mais les patrons restent des patrons, et des patrons de combat ».

La vigilance syndicale se doit de rester toujours mobilisée.

Alors, pourquoi 3 ans après, le fascisme déferlait-il de façon aussi ignoble sur le monde ?

La droite d’aujourd’hui se souvient-elle du mot d’ordre clamé par les siens en 1938 ? « Plutôt Hitler que le Front populaire ».

Se souvient-elle de la trahison des grands capitalistes devenus des alliés du fascisme hitlérien qui causa plusieurs millions de victimes ?

L’exposition réalisée par notre IHS, sur la terrible responsabilité du patron Renault devenu l’allié inconditionnel des occupants de la nation, donne un éclairage très réaliste du danger que représente aujourd’hui la montée en puissance de l’extrême-droite que les ennemis de la classe ouvrière et de la laïcité s’évertuent à banaliser.

Journellement les médias continuent la pratique du mensonge politique et de la guerre ouverte contre la CGT et contre les forces de gauche en offrant une tribune fournie aux entreprises destructrices d’emplois à la droite revancharde et au Front national.

N’oublions jamais que c’est sur la misère et le désespoir que prolifèrent le mieux les idées empoisonnées du Front national et de ses alliés.

L’histoire dramatique de la 2nde Guerre mondiale mérite d’être connue des jeunes générations.

Nous nous y employons.

Denise Foucard