La mort de Lénine

Le 21 janvier 1924 à 18 h 50, Lénine meurt dans sa maison de campagne de Vichnié Gorki.


Cela faisait deux ans qu’il était gravement malade, touché par des accidents vasculaires cérébraux qui le paralysèrent en partie et lui firent perdre l’usage de la parole.

Lénine était le penseur, l’initiateur, le constructeur de la Révolution d’octobre. Son retrait de la direction cinq ans plus tard puis sa disparition deux ans après vont porter un coup très dur au processus révolutionnaire en cours.

À la disparition de Lénine le processus d’édification de la société socialiste est bien loin d’être achevé ! De nombreux débats agitent le parti Bolchevik. Jusque-là, l’autorité de Lénine, sa clairvoyance, n’était pas remise en cause. Il fut jusqu’en 1922 le théoricien dont la révolution avait besoin. Sa disparition va laisser le processus révolutionnaire en chantier sans que réellement le problème de sa succession ait été traité.

Depuis deux ans et profitant de la maladie de Lénine, Staline a renforcé son emprise sur le parti. C’est lui qui peu à peu va décider de ce dont Lénine doit être informé, c’est lui qui recevra en premier les notes que Lénine rédige encore.

Lénine prendra vite conscience de cette situation et tentera par tous les moyens de la contourner en s’appuyant sur d’autres dirigeants et notamment sur Trotski.

Ce sera le cas lors de la mise en place de la NEP, où avec l’aide de Trotski, il fera annuler les décisions de Staline sur l’abandon du monopole d’état sur le commerce extérieur.

Ce sera encore le cas lors du débat sur la question des nationalités où Staline voulant en finir au plus vite avait proposé aux républiques non russes de disparaître pour se fondre dans la grande fédération de Russie. Lénine pèsera alors de tout son poids pour qu’on en revienne à la notion d’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, seule à même de garantir l’existence des particularités nationales. Débat dont les récents événements de Kiev nous montrent la réalité malgré les décennies passées.

Ce dernier épisode achèvera de convaincre Lénine que la direction du parti est à revoir.

Début janvier 1923, il dicte un article sur cette question pour la Pravda. Staline refuse sa publication. Trotski informé de la situation exige une réunion exceptionnelle de la direction. Les débats sont houleux, un camarade proposera même que l’on tire une édition spéciale de la Pravda avec cet article mais en un seul exemplaire, qu’on aurait fait parvenir à Lénine pour le berner. Trotski et Kamenev finiront par imposer la publication de cet article.

Une autre lettre, celle-ci en date du 22 décembre 1922 a été transmise directement à Trotski sans que Staline en ait connaissance. Il ne l’apprend qu’en mars 1923, il est furieux et décroche son téléphone pour insulter Kroupskaia, l’épouse de Lénine.

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Mausolée de Lénine à Moscou
cc-by Katie @ !

Lénine dans une lettre célèbre exigera que Staline lui fasse des excuses. Les excuses viendront, timides, mais Lénine n’est plus en mesure d’en prendre connaissance.

« Camarade Staline, vous avez eu la grossièreté d’appeler ma femme au téléphone et de l’insulter. Bien qu’elle vous ait déclaré son accord pour oublier ce qui avait été dit, l’incident a néanmoins été porté par elle-même à la connaissance de Zinoviev et Kamenev. Je n’ai pas l’intention d’oublier si facilement ce qui a été fait contre moi, et il est inutile de dire que je considère comme fait contre moi ce qui est fait contre ma femme. C’est pourquoi je vous demande de me dire, après réflexion, si vous êtes d’accord pour retirer ce que vous avez dit et vous excuser, ou si vous préférez que les relations soient rompues entre nous.

Avec mes respects. Lénine »

Toujours en décembre 1922, Lénine écrit un autre texte, qu’il confiera à son épouse en lui demandant de le tenir secret et de ne le rendre public qu’après son décès. C’est ce texte qu’on appellera plus tard le Testament de Lénine.

À la mort de Lénine, Staline s’empare des rouages du pouvoir et du Parti, il fera en sorte que ce testament de Lénine ne soit pas diffusé.

La suite nous la connaissons.

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Dépouille de Lénine
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 Notes sur l’organisation du Comité central

24 décembre 1922

Lorsque je parle de lutte pour la cohésion du Comité central, j’ai dans l’esprit les mesures à prendre contre la scission, si tant est que de telles mesures puissent être prises. Car, bien entendu, le garde blanc de la Rousskaïa Mysl (c’était, je crois, S. S. Oldenbourg avait raison quand, dans la partie que ces gens menaient contre la Russie soviétique, il misait en premier lieu sur une scission dans notre Parti et quand, en second lieu, pour obtenir cette scission, il misait sur de graves divergences dans le Parti.

Notre Parti s’appuie sur deux classes ; aussi sa dislocation serait-elle possible et sa chute inévitable si l’accord ne pouvait se faire entre ces deux classes. Dans cette éventualité, il serait vain de prendre telles ou telles mesures ou de discourir en général sur la cohésion de notre Comité central. Aucune mesure ne sera capable en ce cas de prévenir la scission. J’espère cependant que c’est un avenir trop éloigné et un événement trop invraisemblable pour qu’il faille en parler.

Je veux parler de la cohésion en tant que garantie contre la scission dans un proche avenir, et je me propose d’analyser ici une série de considérations d’ordre purement personnel.

J’estime que, sous ce rapport, le point essentiel dans le problème de la cohésion, c’est l’existence de membres du Comité central tels que Staline et Trotski. Les rapports entre eux constituent à mon sens le principal du danger de cette scission qui pourrait être évitée, ce à quoi devrait entre autres servir, à mon avis, un accroissement de l’effectif du Comité central, porté à 50 ou 100 membres.

Le camarade Staline, devenu secrétaire général, a concentré entre ses mains un pouvoir illimité, et je ne suis pas sûr qu’il puisse toujours s’en servir avec assez de circonspection. D’autre part, le camarade Trotski, comme l’a déjà montré sa lutte contre le Comité central dans la question du Commissariat du peuple des voies de communication, ne se fait pas remarquer seulement par des capacités éminentes. Il est peut-être l’homme le plus capable de l’actuel Comité central, mais il pèche par excès d’assurance et par un engouement exagéré pour le côté purement administratif des choses.

Ces deux qualités des deux chefs éminents du Comité central actuel seraient capables d’amener incidemment la division et, si notre Parti ne prend pas les mesures nécessaires pour s’y opposer, la scission peut se faire sans qu’on s’y attende.

Je ne m’attacherai pas à caractériser les qualités personnelles des autres membres du Comité central. Je me contenterai de rappeler que l’épisode d’octobre de Zinoviev et de Kaménev n’était assurément pas un fait accidentel, mais qu’il ne peut pas plus lui être imputé à crime personnellement que le non-bolchévisme à Trotski.

En ce qui concerne les jeunes membres du Comité central, je tiens à dire quelques mots sur Boukharine et Piatakov. Ce sont, à mon avis, les compétences les plus marquantes (parmi les plus jeunes) et, à leur propos, il faudrait ne pas perdre de vue ceci - Boukharine n’est pas seulement dans Ie Parti un théoricien des plus marquants et de très haute valeur ; il jouit à bon droit de l’affection du Parti tout entier. Cependant, ses vues théoriques ne peuvent qu’avec la plus grande réserve être tenues pour parfaitement marxistes, car il y a en lui quelque chose de scolastique (il n’a jamais étudié et, je le présume, n’a jamais compris entièrement la dialectique).

Ensuite, Piatakov, doué sans aucun doute d’une grande volonté et de capacités éminentes, se laisse cependant trop entraîner par les pratiques d’administration et le côté administratif des choses pour qu’on puisse s’en remettre à lui quand il s’agit d’une question politique sérieuse.

Certes, je ne fais ces deux observations que pour le temps présent, dans l’hypothèse que ces deux militants éminents et dévoués ne trouveront pas l’occasion de compléter leurs connaissances et de remédier à leurs insuffisances.

Lénine

 Complément à la note sur l’organisation du Comité central

4 janvier 1923

Staline est trop brutal, et ce défaut parfaitement tolérable dans notre milieu et dans les relations entre nous, communistes, ne l’est plus dans les fonctions de secrétaire général. Je propose donc aux camarades d’étudier un moyen pour démettre Staline de ce poste et pour nommer à sa place d’une autre personne qui n’aurait en toutes choses sur le camarade Staline qu’un seul avantage, celui d’être plus tolérant, plus loyal, plus poli et plus attentif envers les camarades, d’humeur moins capricieuse, etc. Ces traits, peuvent sembler n’être qu’un infime détail. Mais, à mon sens, pour nous préserver de la scission et en tenant compte de ce que j’ai écrit plus haut sur les rapports de Staline et de Trotski, ce n’est pas un détail, ou bien c’en est un qui peut prendre une importance décisive.

Lénine

 Le « testament » de Lénine - Lettre au congrès

décembre-janvier 1923

Je recommande instamment de procéder, à ce congrès à une série de changements politiques.

Je tiens à vous faire part de réflexions que j’estime particulièrement importantes.

Tout d’abord, je propose de porter l’effectif du Comité central à plusieurs dizaines ou même à une centaine de membres. Il me semble que notre Comité central serait menacé de graves dangers si le cours des événements n’était pas parfaitement favorable pour nous (ce sur quoi nous ne pouvons d’ailleurs pas compter), et si nous n’entreprenions pas cette réforme.

Je pense ensuite proposer au Congrès de conférer un caractère législatif, sous certaines conditions, aux décisions de la Commission du Plan d’État, en accédant sur ce point au désir du camarade Trotski, dans une certaine mesure et sous certaines conditions.

En ce qui concerne le premier point, c’est-à-dire l’augmentation, de l’effectif du Comité central, je pense que ce serait nécessaire pour accroître l’autorité du CC et pour améliorer sérieusement notre appareil, et aussi pour empêcher que les conflits de certains petits groupes du Comité central ne puissent prendre une trop grande importance pour les destinées du Parti.

Il me semble que notre Parti peut bien demander pour le Comité central 50 à 100 membres à la classe ouvrière, et que celle-ci les lui fournirait sans une tension excessive de ses forces.

Une telle réforme augmenterait notablement la solidité de notre Parti et lui faciliterait la lutte dans un entourage d’États hostiles, lutte qui selon moi peut et doit s’aggraver fortement dans les prochaines années. Il me semble que la cohésion dans notre Parti serait énormément renforcée par l’adoption de cette mesure.

Lénine

Jacques Aubert