Guy Moineau (1920-2014)

Hommage à Guy Moineau de Philippe Gicquiaux, secrétaire général de l’UD de 1992 à 2002.

Pour rendre hommage à Guy Moineau, il faudrait bien plus que quelques phrases, et toute la force narrative d’un écrivain cinéaste à la Gérard Mordillat pour évoquer une vie aussi bien remplie et surtout aussi riche d’humanité. Car Guy, c’était pour tous ceux qui l’ont connu, approché, milité, travaillé avec lui dans l’action ou dans l’étude, les réunions ou discussions, c’était d’abord l’humain et son émancipation.

Pour des centaines, voire plus, de syndicalistes de plusieurs générations, hommes et femmes d’origine ouvrière mais pas seulement, qui ont eu la chance de l’avoir comme prof ou directeur dans les stages et écoles de la CGT, il est et restera un maitre au vrai sens du terme. Celui qui transmet la connaissance et combat l’ignorance ; en clair quand on sortait de son cours on en sortait moins con ; et plus curieux et plus avide d’apprendre et de comprendre le monde qui nous entoure pour donner du sens aux actions humaines.

Parler de Guy, de sa vie, de son engagement, c’est parcourir près d’un siècle d’histoire sociale, d’histoire du mouvement syndical et donc d’histoire de France et de son peuple, de ces luttes, des victoires et des échecs des déceptions, des espoirs et des conquêtes.

Ni spectateur, encore moins figurant, il fut un acteur conscient et consciencieux et de premier plan dans la CGT qu’il connaissait bien pour y avoir exercé des responsabilités du syndicat d’entreprise jusqu’à la confédération en apportant toujours et de façon novatrice ses connaissances et compétences.

C’est en 1920 dans la ville de Niort qu’il naît ; il est l’ainé de 4 enfants d’une famille catholique tenant épicerie. À Niort, il y passe son enfance et adolescence y fait ces études secondaires au collège catholique Saint-Hilaire où il obtient son bac philo en 1939.

L’environnement familial et les années passées au collège le conduisent à poursuivre ses études au grand séminaire de Poitiers qui le destinait à la prêtrise. Loin d’être coupé du monde du chaos et des horreurs de l’époque il participe avec une poignée d’étudiants en théologie et contre l’avis de la hiérarchie et de l’évêque de Poitiers, comme il me le rappelait il y a quelques semaines, à des actes de résistances, d’entraide et solidarité à l’égard des populations victimes de l’occupation des répressions. Ses choix, ses actes le font rentrer dans les FFI et il participe à réduire la poche de La Rochelle toujours occupée par les Allemands fin 44. De ce front il en sort caporal-chef. 1945, la nouvelle armée française a besoin urgent et impériaux de nouveaux cadres et d’officiers.

Comme beaucoup de jeunes issus de la Résistance, repéré pour ses compétences et sa formation universitaire, il est recruté et le voilà à l’école et cette fois militaire, et pas n’importe laquelle, celle de Coëtquidan ; il en sort aspirant lieutenant 6 mois plus tard, et sa carrière militaire s’arrêtera là.

Voulant finir ce qu’il avait commencé au grand séminaire de Poitiers, il reprend les études chez les dominicains de Saint-Alban à Chambéry jusqu’à l’été 1948. Ouvert sur le monde, soucieux d’apprendre parallèlement un métier et d’avoir une expérience de travail industriel. Il est curieux, inspiré et enthousiasmé par l’action de la mission de France et des prêtres ouvriers. Il s’inscrit à l’AFPA pour suivre une formation dans les métiers du cuir et de la chaussure, cette matière qu’il aime travailler. Sans doute la confection et la réparation des solides sandales en cuir des dominicains de Saint-Alban a t-elle guidé ce choix. Il part donc à Romans, capitale de la chaussure, une ville où il forgera une grande partie de sa vie et de son engagement.

À la maison des jeunes, où il loge, il rencontre d’autres jeunes d’horizons divers. Pierre Juvin était l’un d’entre eux ; comme Guy il est jeune ouvrier du cuir, comme lui syndicaliste et plus tard mutualiste et il deviendra président de la Macif de 1976 à 1981 et de la Macif mutualiste de 1987 à 2005. Mieux que quiconque il porte témoignage de cette période importante de la vie de Guy dans son livre Vingt-trois destins croisés écrit en 2007.

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Niort
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Voici quelques extraits. Je cite :

« Avec Guy qui était notre ainé, nous étions cinq jeunes garçons venus d’ailleurs esseulés dans cette cité romanaise. Nous vivions en communauté à la maison des jeunes.

J’ai un souvenir émerveillé de cette période où notre conscience politique était en gestation. Nous refaisions le monde au sein d’un groupement auquel nous avions adhéré et qui, après diverses mutations s’était appelé Mouvement de libération du peuple. En fait, il ne s’agissait pas seulement d’un club de réflexion, car nous prenions une part active aux événements politiques, distribuant des tracts et vendant le journal de notre mouvement. Nous vivions dans une ambiance où les spéculations intellectuelles le disputaient à l’envie d’agir.

Lorsque des mouvements de grèves étaient engagés nous étions naturellement, aux premières loges. Ce qui nous valut, par la suite, aux uns et aux autres, beaucoup de difficultés pour trouver un emploi.

En effet, en ce temps-là, des listes rouges circulaient portant les noms de tous les militants syndicaux, alors même qu’aucune protection juridique ne leur était accordée.

Il faut dire, d’ailleurs, que notre engagement social avait amené quelques-uns d’entre nous à adhérer à la CGT et certains y exerçaient des responsabilités. Guy et moi étions de ceux-là.

Parmi les entreprises locales, il s’en trouvait une pour accepter sans état d’âme, d’embaucher les militants syndicaux qui se présentaient : la société de chaussures Janils, dont Jean Manoukian était le patron. Nous avons toujours conservé beaucoup de gratitude à l’égard de la famille Manoukian pour cet acte de courage et d’indépendance.

Et si Guy avait décidé après son stage AFPA de ne pas se faire ordonner prêtre nous nous continuions à être habité par un idéal chrétien et à nous engager dans une réflexion œcuménique sur les textes de la Bible avec des protestants et des chrétiens de l’église d’Arménie.

Nous avions une posture que le concile Vatican II devait, quelques années plus tard, formaliser comme étant la conduite à tenir. Pour anecdote que paraisse ce rappel, il n’en reste pas moins que ce bouillonnement des idées, cette effervescence intellectuelle dans lesquelles nous baignions ont eu des conséquences importantes et notre engagement dans le monde du travail nous avait assez naturellement amené à l’action politique et de faire le choix en 1954 d’adhérer au Parti communiste. »

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Guy sera quelques années plus tard le plus jeune conseiller municipal élu de Romans présenté par le PCF.

Je retiens de notre complicité et du chemin parcouru à ses côtés son gout d’aller au fond des choses et de comprendre. Je lui dois cette envie de m’engager dans la vie publique, de faire de la réflexion l’avant-propos de l’action et d’oser affronter les débats...

Le début des années 50 c’est aussi celui des choix et des engagements importants dans sa vie privée ; c’est la rencontre avec Jeannine Bouvarel qui fût, dans la Résistance, un agent de liaison. Jeune veuve de 2 petites filles, Nicole et Françoise, il se marie avec elle en 1951 et auront ensemble un garçon, Jean-Pierre. Je peux dire, sans m’avancer, qu’ils élèveront leurs 3 enfants avec amour.

Dans sa vie publique, c’est le commencement de la longue aventure syndicale ; Guy se voit très vite confier, par ces camarades, la responsabilité de secrétaire du syndicat des cuirs et peaux à Romans, puis de secrétaire général de l’UL de Romans-Bourg-de-péage et enfin de secrétaire de l’UD de la Drome jusqu’en 1964.

Parmi toutes les luttes et actions qu’il mène à Romans et le département de la Drome, il en est 2 qui symbolisent la nature profonde de l’engagement syndical et politique de Guy. Celle qui touche le cœur de métier, si j’ose dire, du syndicaliste qu’il était : être utile, répondre aux besoins, trouver et construire des réponses et qui des solutions concrètes. La création de la SAMIR en est le plus bel exemple. Sous son impulsion et celle des syndicats de la chaussure CGT, CFTC et FO de Romans que fut construite cette mutuelle dédiée aux œuvres sociales et médico-sanitaires. Lors de sa création et durant les premières années Guy tient un rôle éminent et en fut le président en 1955.

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Romans
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Cette mutuelle fût à l’origine de la création d’un ensemble mutualiste régional et d’un important dispositif social et médico-sanitaire, qui existe encore aujourd’hui.

L’autre bataille qui symbolise l’engagement de Guy à cette époque c’est celle qu’il mène sans relâche et avec énergie contre la guerre d’Algérie et la solidarité avec le peuple algérien.

Avec l’UD CGT, dont il est le secrétaire général, et d’autres organisations dont la JOC, la CFTC, le PCF, il organisera le blocage des trains pour empêcher le départ des jeunes du contingent : prises de parole dans tout le département, tracts et journaux, il fut un animateur acharné pour la paix en Algérie. Dénonça et combattra les attentats terroristes de l’extrême droite et de l’OAS. Son action de solidarité internationale sera un fil rouge durant toute sa vie et son activité envers le peuple d’Haïti en sera un autre grand témoignage. Connu et reconnu tant sur le champ professionnel qu’interprofessionnel dans le département de la Drome, par les syndicats CGT, il est élu secrétaire général de la fédération nationale CGT des cuirs et peaux en 1964.

À la tête de cette fédération d’industrie, il n’aura de cesse de batailler pour améliorer et renforcer les conventions collectives dans l’intérêt des salariés, de renforcer la CGT.

Il sera bien sûr l’un des acteurs du grand mouvement de grève de 1968. Sera un animateur de celle-ci et un ardent négociateur pour l’augmentation des salaires, les droits syndicaux, les conditions de travail dans les entreprises de cuirs et peaux et il créera les conditions de la promotion de jeunes militantes et militants à des mandats en responsabilité.

C’est, à n’en pas douter, pour toutes ces raisons que la confédération, dirigée à l’époque par Georges Séguy, que le bureau confédéral et André Allamy secrétaire confédéral, proposent à Guy de devenir collaborateur de celui-ci, afin de donner une autre dimension au secteur politique et promotion des cadres syndicaux.

André Allamy, un vitriot, lui aussi, disait de lui :

« Sa grande expérience du terrain, ses qualités d’humanité et de pédagogie, sa capacité à affronter les débats sans tabous, le rende particulièrement apte à cette fonction. »

D’ailleurs, voici ce que disait Guy en introduction à un rapport qu’il fait devant le CCN de la CGT (300 personnes) en 1978. Je cite :

« D’abord, une question de détail :

Il apparaitraît que nombre de camarades mettent en cause l’expression : “promotion des cadres” sous le prétexte “original” que ce mot est emprunté à la bourgeoisie.

Soyons sérieux ! La langue française est ce qu’elle est et contentons-nous de l’utiliser pour être compris de tout le monde, plutôt que de s’inventer un vocabulaire incompréhensible.

Le mot promotion vient de promouvoir, c’est-à-dire mouvoir en avant. On retiendra au passage l’idée de mouvement, d’où promotion = acte de faire avancer.

On pourrait donc dire que la promotion des cadres syndicaux est cette activité par laquelle l’organisation syndicale, à tous les niveaux, va rechercher, découvrir, former, mettre en place les responsables syndicaux dont elle a besoin, en développer le nombre et la qualité en fonction même des exigences de son combat et tout cela de façon systématique, réfléchie, organisée, planifiée. En, un mot, élaborer une vraie politique ! »

Des réflexions, des débats, mais aussi des actes qui aboutissent à des avancées concrètes. Ainsi lors de l’arrivée en 1981 du gouvernement de l’Union de la gauche, il fut l’un de ceux, avec André Allamy, Marc Poliot ils seront la cheville ouvrière d’un accord cadre, que l’on appellera la 3e voie pour l’ÉNA. Celui-ci permis et permet encore, à des syndicalistes, et plus largement à des militants associatifs souvent d’origine ouvrière, d’entreprendre des études universitaires et d’accéder à l’ÉNA.

Certains deviendront entre autre haut fonctionnaire, avocat, inspecteur du travail. Parallèlement à son action et travail sur les politiques et promotion des cadres, il donne des cours à l’école nationale de la CGT, avec le CCEO (Centre confédéral d’éducation ouvrière), ainsi à l’ISST (Institut des sciences sociales du travail). Comme certains d’entre vous je fus son élève.

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Vitry-sur-Seine
CC BY-SA 2.0 Nicolas Vigier

Et il écrit plusieurs ouvrages édités par la CGT et les éditions de la VO sur l’histoire du mouvement ouvrier. Deux me viennent à l’esprit :

  • 1982 : la CFDT d’hier et d’aujourd’hui ;
  • 1988 : CGT approches historiques.
    S’il prend ses droits à la retraite en 86, son activité militante ne l’est pas. Il participe à la vie de l’union locale de Vitry, donne des cours toujours dans les stages d’accueil et de base de cette UL, celle de Villejuif, à l’UD sur l’histoire de la CGT.

Participe à la création de l’Institut d’histoire sociale du Val-de-Marne sous l’impulsion de Roland Foucard, ancien secrétaire général de l’UD 94 et Jean-Pierre Page, secrétaire général de l’époque.

Intègre l’union syndicale des retraités CGT 94, il milite à la section locale de Vitry. Vitry sa ville d’accueil depuis 1964 et qu’il ne quittera plus. Vitry ville d’accueil où il prendra vite part à l’activité de sa cellule du quartier des Malassis. Malgré ses nombreux déplacements et ses responsabilités nationales, il y sera responsable de l’Huma dimanche, organisera les ventes de masse considérant la lecture et la diffusion de la presse communiste comme un élément structurant de l’activité du parti. À juste titre.

Il s’occupera donc aussi du journal de cellule dont il trouvera le titre, Debout ! Les Malassis.

Guy était un homme qui avait de l’humour et qui aimait la vie. J’ai eu la chance de le connaître dans la CGT, et en dehors, chez lui avec sa famille, grâce à Jean-Pierre, son fils et François Papiau son cousin avec qui je militais à la JC de Vitry à partir de 1972.

Il nous arrivait, le samedi après la diffusion de notre journal l’avant-garde sur le marché, de finir chez Guy et Jeannine pour l’apéro qui souvent se terminait à table et le contenu de l’assiette était aussi bon que celui des cours qu’il donnait. Guy était aussi un fin gastronome, il aimait cet art et le pratiquait de la meilleure façon en le faisant découvrir aux autres.

Il aimait aussi le Scrabble et le jeu de tarot où il excellait et où nos scores faisaient pâle figure. Il aimait le rugby et devant un match du tournoi des 5 nations, ses commentaires accompagnaient toujours à propos ceux de Roger Couderc.

Les amis et camarades haïtiens ici présents diront mieux que moi, l’engagement de Guy à leurs côtés pour la liberté et la démocratie dans leur pays. Son engagement sera infaillible et renforcé par 2 rencontres, 2 hommes aujourd’hui disparus et qu’il appréciait grandement. Celle de René Théodore, haïtien, secrétaire général du Parti communiste d’Haïti, rescapé des tueries orchestrées par le dictateur Duvalier et les tontons Macoutes. Il habitait Vitry terre d’accueil et de solidarité. Et Max Aufort, maire adjoint communiste, chargé de la solidarité avec Haïti qui sera, avec la communauté haïtienne de Vitry et de la région parisienne, à l’initiative de la création de l’AFSA (Association de solidarité pour Haïti).

Après la chute du dictateur, Guy participera au programme de formation syndicale pour la toute nouvelle confédération des travailleurs d’Haïti, il s’y rendra 5 fois comme directeur de stage.

Voilà les quelques mots qu’il m’était donné de dire pour rendre hommage à Guy et j’en suis très honoré. Celui-ci se poursuivra dans les jours qui viennent par un hommage dans le patio de la CGT, table de signatures, dans les publications de l’Institut d’histoire sociale de la CGT, représentée ici par Jean-Claude Gay, ancien d’administrateur de la CGT, dans celle de l’Institut d’histoire de l’UD du Val–de-Marne, représenté par Cédric Quintin, secrétaire général, dans la presse syndicale CGT, celle de la fédé Textile, habillement, cuir, Christian Laroze, ancien secrétaire général de cette fédération.

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Le siège de la CGT à Montreuil-sous-Bois. Dans les reflets, les Puces de Montreuil.
© Photothèque rouge/Manel

Pour finir mon propos, je citerai à nouveau Pierre Juvin, son camarade de Romans, qui écrivait sur Guy, ceci :

« Guy Moineau est l’archétype de ces intellectuels qui refusent une existence sclérosée et soucieux de vivre une vraie vie de solidarité se sont immergés dans la société réelle. Et restera dans la mémoire de tous ceux qui luttent pour vivre dignement. »

En votre nom à tous, j’exprime ma plus grande affection en direction de ses enfants, petits-enfants, sa famille.

Philippe Gicquiaux