« Petite histoire » pour les fêtes

La période des fêtes est toujours l’occasion de faire de bons repas, aussi n’est-il pas inutile pour une revue historique de se pencher sur les arts de la table et dans cet esprit, je voudrais évoquer l’histoire de la serviette.

Elle le mérite car c’est un des rares objets qui accompagne l’espèce humaine depuis plus de cinq mille ans. De plus, ce n’est que tardivement que les classes laborieuses eurent accès à cet ustensile.

La serviette est donc à la fois un objet de civilisation et, on le sait moins, une conquête sociale.

C’est sous l’Antiquité, les Grecs étant fort coquets, que les Hellènes lassés de s’essuyer avec leur pagne décidèrent de fabriquer un morceau de tissu réservé à cet usage.

Il faut dire qu’à cette époque on mangeait avec les doigts et qui plus est couché ! Donc on s’en fichait partout !
Les repas étaient interminables tant les plats étaient nombreux.
Il était donc nécessaire que la serviette fut de grande taille.
Celles retrouvées à Pompéi, ou pas très loin, mesureraient de 2 à 4 m de long sur autant de large, ce qui confirme qu’elles pouvaient servir pour plusieurs repas.
On dit même que les riches sénateurs et autres tribuns d’alors embauchèrent des porteurs de serviettes, fonction encore très prisée de nos jours.
Par ailleurs, pour des raisons d’hygiène, la confusion des serviettes n’étant pas souhaité, c’est semble-t-il à cette époque qu’un certain Cicéron aurait inventé le rond de serviette, afin que chacun reconnusse la sienne.

Comme beaucoup de choses, la serviette disparue avec les invasions barbares et jusqu’au Moyen Âge, on vécut comme des porcs !
Mais l’hygiène fit des progrès et sous l’impulsion dit-on de Godefroy de Bouillon, on entreprit de recouvrir les tables de vastes nappes touchant jusqu’à terre ; nappes que chacun pouvait saisir pour s’essuyer à sa guise. C’était d’un chic !

Au 13e siècle, on inventa la « touaille », progrès considérable et auquel la serviette doit son nom : « serv » étant le diminutif d’utile et « iette » la compression de touaille.
La touaille donc était un grand drap qui pendait contre un mur et qui servait à tous pour s’essuyer les doigts entre les plats. Ce drap cousu bord à bord, pendait sur un morceau de bois circulaire, lui-même pivotant sur un axe.
Certains prétendent qu’on pourrait voir encore à Venise des croquis de Léonard de Vinci décrivant l’objet.
Mais à la Renaissance une autre invention capitale allait faire son apparition, la fourchette !
Les mains devenant propres, la touaille allait bientôt disparaître.
En revanche le maniement de la fourchette était délicat et plus d’un morceau de viande en sauce s’égara sur le plastron.

Mais loin de s’offusquer de ces inconvénients, on s’en accommoda et il était de bon ton de complimenter un bon vivant, facilement reconnaissable aux multiples taches qui ornaient son plastron.

C’est même paraît-il de là que vient l’usage des médailles et autres breloques multicolores que certains adorent arborer, preuve de leurs exploits passés.
Mais soyons prudents, dire que la Légion d’honneur tire son origine de la tache de graisse est encore de nos jours un sujet très controversé.

À ce train-là, très vite on ne reconnut plus la qualité du costume, ni le bourgeois du garçon boucher, tant les taches étaient nombreuses dans les deux cas. C’est alors que timidement certains esprits éclairés, (dont la belle Suzon, blanchisseuse du Roi, et que le peintre Greuze immortalisa dans un tableau célèbre), suggérèrent qu’on renouat avec l’usage de la serviette.

Mais comme c’était le plastron qu’il fallait protéger, on opta cette fois pour de petites serviettes individuelles qu’on se mit autour du cou.
Pourtant la chose n’était pas si simple qu’il y paraît.

Car la mode dans la noblesse était à la fraise, vaste collerette que les hommes et les femmes portaient au tour du cou.
Va attacher une serviette avec ça !

On dit même que lors d’un repas à la cour, Casanova, qui en avait une énorme, de fraise, mais comme chacun sait la bourse plate, s’écria « Sire ! je n’arrive pas à joindre les deux bouts ». L’expression fut un succès et on l’utilise encore aujourd’hui.
Autre petit inconvénient : la serviette ainsi nouée, cachait les décolletés pigeonnants des dames de la cour, ce qui entraina une diminution de l’appétit des seigneurs, puis du cours de la viande et en cascade, de toute la filiaire agricole.

Il y eu, notamment en Bretagne, des manifestations pour la suppression de la serviette mais le gouvernement tint bon. On ajourna simplement.
Le grand Chambellan promit une reforme générale des tissus carrés, mouchoirs, serviettes, draps, etc. Mais dans les faits on se contenta de rendre la serviette acceptable. On en fit un objet de mode, elles furent brodées, peintes, décorées, voire dans certain cas ajourées, ce qui est le comble pour une serviette !

Plus la serviette était belle et chic et plus son possesseur l’était.

C’est aussi par ce moyen qu’on reconnaissait les gens de qualité des manants et que nous vient l’expression « Ne pas mélanger les torchons avec les serviettes ».
Après la Révolution, la guillotine avait quelque peu contrarié l’usage de la serviette autour du cou, la dextérité dans l’usage de la fourchette avait fait des progrès et pour finir la timbale d’argent avait disparu des bonnes tables au profit du verre en cristal de Baccara.

La serviette ne servit plus qu’à s’essuyer les lèvres afin de ne pas tacher les bords de ce verre si joliment transparent.

Et c’est tout naturellement que la serviette quitta le cou pour être disposée sur la table à portée de main.

Elle en devint aussi plus discrète, avant que de devenir d’un usage commun.
La serviette aurait pu tomber dans la banalité si les frères Montgolfier, entre autres inventions de génie, n’avaient eu l’idée de lancer la mode du pliage de serviette.
De là naquit une délicieuse coutume qui voulait qu’on cacha dans la serviette de la belle qu’on invitait au restaurant une babiole, genre perle ou diamant, que l’être aimé découvrait en poussant un Ho ! d’admiration qui en disait long sur la suite de la soirée.
Selon les cas, il arriva aussi qu’on y cache un contrat de mariage ou une liasse de billets.

L’effet restait le même, mais c’est de là que vint l’idée d’appeler également serviette le bout de cuir replié dans lequel on mettait les documents importants, objet qu’on appela également « Marocain » du temps où les colonies constituaient les perles de l’Empire.

Notons pour conclure que c’est de cette époque que date l’apparition de la serviette dans les classes laborieuses.
Jusqu’à la Révolution et les manants crevant la faim, il n’était pas question de perdre une miette.

Avec l’industrialisation, l’ouvrier emballe chaque matin sa miche et son bout de lard dans un torchon, qu’il se mettra autour du cou le moment de tartiner venu.
Après la Guerre de 14-18 et la généralisation des cantines scolaires la serviette devient obligatoire pour les écoliers.

Dans les années 1920, l’exotisme est à la mode et, à l’instar de ce qui se passe dans les Indes, la serviette prend de l’ampleur et devient l’outil des garçons de café.
Avec la victoire du Front populaire en 1936 et les premiers congés payés elle devient serviette de bain.

Mais ce n’est réellement qu’en 1945 que la loi sur les CE va permettre le développement des cantines d’entreprises et la généralisation de l’usage de la serviette pour tous.

Aussi ne laissons pas remettre en cause cet acquis social, car comme le disait Alexandre Dumas dans Les Trois Mousquetaires :
« Il ne faut pas laisser un drapeau à l’ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu’une serviette ».

Jacques Aubert