CNR : Les jours heureux

Il est le titre du programme du CNR. Pas un discours de gauche aujourd’hui sans qu’on évoque ce que fut le CNR et son programme qui à la Libération devait être à l’origine de mesures sociales inédites. Ce programme du CNR devait permettre à la France de se reconstruire et allait être le cadre des Trente glorieuses.

Aujourd’hui avec cette nouvelle phase de la crise du capitalisme, que nous traversons, on entend ouvertement le patronat parler d’en finir avec le programme du CNR. À l’inverse dans sa lutte syndicale la CGT revendique cet héritage et chaque attaque du patronat, chaque recul des gouvernements successifs, sont immanquablement interprétés comme un recul en regard du programme du CNR.
Il est donc essentiel de savoir ce que fut le CNR et son action réelle.

De fait pour comprendre le CNR il est essentiel de le remettre dans le contexte qui l’a vu naître :
- La crise de 1929 et les réponses politiques à cette crise du capitalisme, avec notamment en Europe : le Front populaire en France et la montée du fascisme en Allemagne et en Italie.
- La guerre de 39-45 et la bataille Stalingrad en 1943, où la victoire de l’URSS va marquer le tournant de cette guerre.
- La Résistance et le rôle prépondérant qu’y joua la classe ouvrière.
- Les conditions de la Libération et le nouvel ordre mondial né de la fin du régime nazi.

En 1940, la capitulation de Vichy face à l’invasion allemande va de pair avec la volonté de résistance.
Mais cette résistance se développe en ordre dispersé à l’image de la diversité des courants idéologiques qui traversent la France de l’époque. À Londres, De Gaulle installe « la France combattante » et appelle à la Résistance et sur le terrain le Parti communiste se lance dans l’action armée contre l’occupant. D’autres groupes de résistance vont également faire leur apparition. L’éclatement, voire la division de ces mouvements ne facilite pas la lutte. Rappelons qu’à cette époque, suite à l’exclusion des militants communistes après la signature du pacte de non agression germano-soviétique, la CGT également est divisée.

Ajoutons à cela que la division pour un temps de la France en deux zones créée de part et d’autres des modes de résistance spécifique.

En fait deux conceptions s’affrontent l’une plus attentiste, portée par la général de Gaulle et dont l’objectif et de créer sur le sol français les conditions favorables et nécessaires à une opération militaire menée par nos alliés, l’autre prônant une libération nationale menée de l’intérieur par tout un peuple contre les occupants.
Les conditions de la guerre vont créer la nécessité du rapprochement des ces différentes composantes.

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Programme du CNR, édition clandestine par Libération-sud, printemps 1944

En effet après la victoire de Stalingrad en 1943, les grandes puissances savent que la défaite de l’Allemagne n’est plus qu’une question de temps. Dès lors la question majeure pour les États-Unis comme pour l’URSS, c’est de savoir comment sera le monde après la victoire. C’est tout l’objet de la conférence de Téhéran qui réunit Churchill, Roosevelt et Staline et où il est convenu que chacun dominera comme il l’entend sa zone d’influence et que cette zone sera constituée des territoires libérés par les uns et les autres, étant entendu qu’Américains et Russes s’arrêteront chacun à Berlin. Cette décision est fondamentale puisqu’elle implique que la France va se retrouver dans la zone d’influence américaine. Ni le Parti communiste, ni De Gaulle ne sont prêts à accepter cette éventualité.

À partir de ce moment les conditions existent pour un rapprochement des différentes composantes de la Résistance.
De leur côté les américains n’ignorent pas le contexte français et l’importance du sentiment national. Ils ont un homme de confiance qu’ils tentent d’imposer après le débarquement allié en Afrique du Nord comme le représentant de la France : le général Henri Giraud qu’ils nomment à la tête de l’empire colonial français.
L’animosité entre Giraud et De Gaulle est connu de tous. Pour De Gaulle la situation est claire : il doit impérativement unir la Résistance française et en faire l’acteur de la libération nationale, ce n’est qu’à cette condition que l’independence nationale peut-être garantie. Charles de Gaulle va charger Jean Moulin de cette tâche. Certes à ce moment là, De Gaulle pense l’unité en dehors des communistes.

Mais de leur côté, les communistes qui ont fait une analyse des rapports de forces et des enjeux, envoient à Londres Fernand Grenier comme leur représentant auprès du Général, reconnaissant par là même son rôle central.

Ainsi il devient impossible de penser une alternative en dehors du Parti communiste.
La reconnaissance par De Gaulle de la place du Parti communiste dans la Résistance mais aussi dans la perspective de la libération pose le problème de la présence des autres partis politiques de l’avant-guerre. De fait, ils ont tous plus ou moins disparu. Le débat autour du général de Gaulle s’engage sur la perspective d’une reconstruction de la France avec ou sans les partis. Pierre Brossolette étant partisan de faire sans, Jean Moulin de faire avec.

Dans sa volonté de démontrer aux Américains l’unité du peuple français pour une solution nationale, De Gaulle appuiera Jean Moulin.

De son coté la CGT n’est pas en reste et le 17 avril 1943 c’est au Perreux que sont signés les accords de réunification de la CGT.

Ainsi des contacts vont être pris avec les mouvements de résistance, les syndicats et les représentants des partis politiques pour fonder un Conseil national de la Résistance.

C’est le 27 mai 1943, qu’aura lieu la première réunion du CNR.
Elle se tient rue du Four, dans le 6e arrondissement de Paris.
Il y a là, outre Jean Moulin et ses deux collaborateurs, Pierre Meunier et Robert Chambeiron ;

  • les représentants des huit grands mouvements de Résistance :
    • Pierre Villon du Front national de la résistance, créé par le Parti communiste français,
    • Roger Coquoin et Jacques Lecompte-Boinet pour Ceux de la Libération,
    • Charles Laurent pour Libération-nord,
    • Pascal Copeau pour Libération-sud,
    • Jacques-Henri Simon pour Organisation civile et militaire,
    • Claude Bourdet pour Combat,
    • Eugène Claudius-Petit pour Franc-Tireur ;
  • les représentants des deux grands syndicats d’avant-guerre :
    • Louis Saillant pour la CGT,
    • Gaston Tessier pour la CFTC ;
  • les représentants des six principaux partis politiques :
    • André Mercier pour le Parti Communiste,
    • André Le Troquer pour la SFIO,
    • Marc Rucart pour les Radicaux,
    • Georges Bidault pour les Démocrates-chrétiens,
    • Joseph Laniel pour l’Alliance démocratique (droite laïque),
    • Jacques Debû-Bridel pour la Fédération républicaine (conservateur catholique).
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      Jean Moulin (1899-1943)

Mais peu de temps après la création du CNR, le 21 juin 1943, Jean Moulin, vraisemblablement suite à une dénonciation, est arrêté par la Gestapo lyonnaise que dirige Klaus Barbie. Il est affreusement torturé et meurt le 8 juillet pendant son transfert en Allemagne. Jean Moulin n’a rien dit sous la torture et grâce à son courage le CNR est sauvé.

Par prudence il va être décidé de mettre fin aux réunions plénières. Un bureau exécutif va alors être mis en place : il est constitué de cinq personnes, chacune ayant mandat pour 3 organisations. Georges Bidault est nommé Président du CNR. C’est ce bureau exécutif qui va se charger de rédiger le programme du CNR.
Les discussions vont être longues et difficiles, plusieurs projets vont être proposés, dont un émanant du général de Gaulle. Ils seront refusés jusqu’au texte final adopté le 14 mars 1944.

C’est Louis Saillant et Pierre Villon qui sont à l’origine du volet social de ce programme. Son adoption doit beaucoup aux rapports de forces qui se sont établis dans la Résistance : la majeure partie du patronat est compromise dans la collaboration alors que sur le terrain les forces principales de la Résistance sont constituées par les militants communistes et cégétistes.

Pour autant il faut reconnaitre que l’extraordinaire talent de Louis Saillant comme négociateur, le fait également qu’il ne soit pas communiste, ont beaucoup joué pour imposer les mesures comprises dans ce programme.

Le 11 septembre 1944, Louis Saillant est nommé président du CNR. Tous les participants ayant reconnu ses talents de fédérateur.

À la Libération, le gouvernement provisoire que préside le général de Gaulle, se refuse à reconnaître le programme du CNR. Pendant un temps les Conseils Nationaux de Libération qui se sont constitués à partir de la Résistance et qui de fait détiennent l’exercice du pouvoir dans les territoires, hésitent sur la marche à suivre. Ils souhaitent la mise en application du programme du CNR mais comprennent l’attente de la population pour un retour aux institutions de la République.

Les Comités Départementaux de Libération s’effaceront pour laisser la place à l’organisation des premières élections d’après guerre.

Mais la place prépondérante prise par le mouvement ouvrier dans la libération de la France est tel que le Gouvernement Provisoire comme le premier Gouvernement élu de la France libre, ne pourront faire autrement que de mettre en place un certain nombre de mesures contenues dans le programme du CNR.

On comprend mieux à la lecture de ce programme d’où viennent ces mesures sociales, la sécurité sociale, les retraites, les CE, ... qui aujourd’hui sont passées dans notre quotidien, mais on comprend également tous les reculs qui ont eu lieu depuis son adoption.

Car foncièrement ce que dessine le CNR, c’est un modèle de République où les forces de l’argent n’ont pas le pouvoir. Ce modèle est encore à conquérir et ce qui fait la force du CNR, c’est qu’encore aujourd’hui il est un modèle pour la lutte.