Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

S’il est une contradiction flagrante qui a depuis toujours obscurci tout sentiment d’humanité envers le monde du travail, c’est bien le règne sans partage de l’exploitation capitaliste, basée sur la voracité destructrice du grand patronat détenteur du capital financier.

Aussi loin que l’on examine l’état réel de la société, ce sont les injustices, la cruauté et l’appât du gain d’une minorité dirigeante qui a imposé ses lois et brisé toute action de progrès social, comme de santé morale et matérielle de ceux qui n’ont pour vivre que leur force de travail.

Toute modernité, toute recherche, toute avancée technique, scientifique et sociale, se heurte inévitablement à cette réalité qui veut que seuls les grands possédants doivent en retirer le bénéfice. Le salarié reste un matériel exploitable, méprisable, voué au seul minimum vital lui permettant de produire les dividendes qui viendront engraisser les comptes en banque et la satisfaction des besoins scandaleusement luxueux des exploiteurs.

Au début de la naissance du syndicalisme CGT en 1895, le drame de La Commune de Paris était de n’avoir pu imposer le drapeau issu des barricades où périrent en nombre considérable les combattants de la liberté.

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Des terrassiers du métro en 1913 : manifestation pour la journée de 8 h

Les ouvriers devaient rester exploitables, privés des libertés individuelles et collectives, pour préserver les intérêts du patronat. Les milieux politiques gouvernementaux considéraient que la société française ne saurait outrepasser la notion de « conciliation des contraires », ce que l’on peut traduire par la négation de la lutte des classes, ce qui est aussi illusoire que la détermination du « sexe des anges ». 

L’ouvrier devait garder « le droit » de s’user à la tâche, le patron ayant pour prérogative de tirer un profit maximum du travail accompli, quels que soient la fatigue et la misère sociale de celui qui le lui assurait.

Aidé de partis politiques « coopérants » qui détenaient les destinées de la nation, le patronat obtenait que la CGT, créée sur le principe de la lutte des classes, poursuive une combativité maîtrisée par les lois répressives, pourvu que le règne de l’argent continue sa route d’enrichissement des nantis, propriétaires des moyens de production.
En 1901, la misère ouvrière se chantait :

Chaque jour la misère et la mort
Fauchent parmi les travailleurs
Pour la chute fatale des exploiteurs tyrans
La grève générale nous fera triomphants !

À la fin du 19e siècle, le patronat, pour compenser le coût de la modernisation, aura recours à la solution la plus « humaine ». On emploiera la main d’œuvre féminine, moins payée puisque dénommée « la main d’œuvre d’appoint ». Une idée d’autant plus rentable, que la modicité des salaires féminins, entrera en concurrence avec les salaires des hommes.

On trouvera mieux encore, on fera aussi travailler les enfants. Ainsi ce sera toute la famille qui remplira les magots patronaux. Dans les années qui suivront, les patrons ayant tout le loisir de transgresser les lois, on en viendra à soumettre les enfants aux pires exigences de l’exploitation capitaliste, selon un principe qui permettait tous les abus : « l’apprentissage sur le tas ».

Ainsi, la traite des Noirs étant interdite dans les pays civilisés, il fallait bien compenser et l’industrie française se livrera impunément à la traite des petits enfants blancs. Dans le journal Les temps Nouveaux, l’écrivain Grandjean écrira en 1906 :
« Pauvre ouvrier durement exploité à 12 ans ! J’emporte ton image, elle fortifiera dans tous les jeunes cœurs la haine de la société actuelle ».

La concentration capitaliste, avec la création de grosses entreprises ouvrira le règne du paternalisme. Les grands patrons, soucieux, disaient-ils, du bien-être des salariés créent des cités ouvrières, constructions rébarbatives à l’image des corons destinés aux mineurs. Rien ne fut laissé au hasard. On ouvre des écoles confessionnelles et des centres de santé sous la houlette de l’Église. Ainsi, l’exploitation dans l’entreprise se doublera de la mainmise du patronat sur tous les aspects de la vie familiale. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour un assujettissement renforcé et la menace de tout perdre si on se permet d’avoir une oreille attentive à la voix dite discordante de la CGT.
L’arme syndicale capable de limiter les dégâts : la grève est vilipendée comme une monstruosité condamnable. Les gouvernements, issus d’élections où souvent l’enveloppe du vote était remise déjà préparée sur le lieu de travail, sont en général utilisés comme le bras vengeur préservant « le capital bienfaiteur de l’humanité possédante ».

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Denise Foucard, Jacqueline Tronchon et Dominique Adenot, lors d’une manifestation pour la retraite à Champigny

Pourtant, le mouvement syndical a ouvert la voie à une morale laïque permettant de limiter le poids énorme qu’offraient au patronat les organisations patronales religieuses capables d’écraser la combativité ouvrière en s’appuyant sur les consciences et les croyances propres à la résignation.

La loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905 en est, avec les luttes du corps enseignant, la victoire ouverte à l’éducation rationnelle et humaine.

Cependant, loin d’être moribond, le paternalisme reste aujourd’hui le maître de la civilisation des loisirs qu’il drape de nouveaux oripeaux, incapables de camoufler toutes les attaques dirigées contre la culture, afin qu’elle n’aille pas détourner les salariés de leur devoir d’esclaves du travail, tout au moins ceux qui ont encore échappé à la vague déferlante du chômage, leurs patrons ayant trouvé le moyen de gagner plus encore, en délocalisant les entreprises dans des pays misérables, où la notion de salaire est inversement proportionnelle à la surexploitation frisant l’esclavage.

Notre Mémo Luttes, qui a maintes fois traité de ces problèmes, aurait pu en faire le recueil de tout ce que le monde ouvrier a accumulé de victoires et subi de réactions violentes du grand capital, toujours accompagnées de mesures d’État soumises à une idéologie fort éloignée des véritables besoins des peuples qui les ont élus. Loin de moi cette prétention, d’autant que maints ouvrages les relatent bien mieux que je saurais le faire.

Mais la situation actuelle est tellement préoccupante, qu’en fonction de ce vieil adage : « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage. », il est certainement utile de rappeler qu’en croyant se débarrasser d’un pouvoir hostile aux intérêts du peuple, on n’a pas pour autant atteint la disparition de cette vérité exprimée par Karl Marx :
« Le Capital est semblable au vampire. Il ne s’anime qu’en suçant le travail vivant et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage. »

« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage » disait Jaurès ; les guerres coloniales l’ont largement confirmé. Puis ce fut la terrible Première Guerre mondiale de 1914-1918 : le peuple luttait contre la guerre, les grèves se multipliaient, soutenues par des personnalités culturelles : « Faites haïr la guerre  » dira Anatole France.

Les ennemis de la paix ont fait assassiner Jaurès. Une ère dramatique venait d’atteindre la France. La Première Guerre mondiale dont on commémore aujourd’hui tout ce quelle a coûté de vies humaines, tombées, disait-on, « au champ d’honneur », alors qu’il s’agissait d’une honteuse boucherie dont on sait qu’elle a copieusement enrichi les marchands de canons qui n’ont d’humanité que le contenu de leur portefeuille gonflé au prix du sang.

Ce sera la dernière ! clamait-on en 1918 pour calmer la douleur et la colère des familles décimées.

Et pourtant !

Après que furent arrachées les avancées sociales issues des grèves de 1936, le gouvernement de Front populaire baissa la tête devant les menées fascistes soutenues par le grand patronat. « Plutôt Hitler que le Front populaire », criaient-ils dans des manifestations revanchardes. Bafouer la nation était pour eux une orientation politique préférable à l’augmentation des salaires, aux congés payés et aux libertés qu’ils avaient dû consentir.

La Seconde Guerre mondiale se préparait déjà en Allemagne avec l’ouverture de camps de la mort où des milliers de communistes allemands furent assassinés sous la houlette financière du géant industriel Krupp. L’Allemagne livrée au fasciste Hitler partait à l’assaut de l’Europe avec la bienveillance active de nombre de grands industriels européens.

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L’UD CGT du Val-de-Marne en manifestation, mars 2013, Paris

1940-1945 : les horreurs du nazisme hitlérien allaient s’abattre sur l’Europe. La France occupée devint un pays martyrisé, où l’occupant aidé de la police française du gouvernement traître de Pétain torturait, fusillait, déportait les familles juives et les patriotes. La xénophobie, le racisme et les lois répressives de la collaboration restaient maîtres des lieux avec le soutien actif de l’extrême droite.

L’écrivain François Mauriac, en accord avec le général de Gaulle écrira, lorsque la France eut retrouvé sa liberté : « Seule, dans sa masse la classe ouvrière est restée fidèle à la patrie profanée » Ce fut un hommage mérité aux militants de la CGT qui se battirent dans la Résistance où nombre d’entre eux laissèrent leur vie.

L’exposition de l’Institut d’Histoire du Val-de-Marne, avec l’appui de documents éloquents, éclaire le rôle déshonorant du patron Renault, allié de l’occupant comme nombre de ses semblables, quelles que soient les velléités d’une certaine droite française qui ose, réclamer sa réhabilitation et les dédommagements d’après nationalisation qui iraient avec. Ceci est, s’il en était encore besoin, la preuve que le profit n’a pas de patrie. Voici d’ailleurs ce qu’en disait Marx : « Si l’argent vient au monde avec une tache naturelle de sang sur la joue, le capital naît dégouttant de sang et de boue, des pieds à la tête. »

Malgré les combats du monde du travail en particulier en 1968 et 1995, le capitalisme a toujours trouvé un gouvernement et des partis politiques pour briser les avancées sociales, remplir les poches des actionnaires dont le rôle de termites des richesses nationales, apparaît encore plus clairement dans une Europe et une France victimes des inconséquences incontournables des appétits de la haute finance. Ils appellent leurs méfaits la crise qu’ils entendent faire payer à des peuples soumis à une austérité insupportable, l’extension des inégalités sociales, alors que les banques se reconstruisent une santé florissantes avec les fonds d’État.

L’actuelle opération de dénigrement et de menaces visant le contenu social et novateur du « Programme du Conseil National de la Résistance » est bien la démonstration que tout ce qui est social n’a pas droit de cité tant que subsiste le régime capitaliste et l’ingérence des représentants du Medef dans la vie politique nationale.

La crise mondiale qui sévit viendrait-elle d’un contexte économique miné par la plaie qu’est le coût du travail ? Ce serait ignorer que le coût du travail est très inférieur à ce qu’il fournit en profit capitaliste. La CGT l’a maintes fois démontré. La crise est bien créée et alimentée par la loi du profit maximum. Ce que l’on doit mettre en accusation, c’est l’existence même du capitalisme mondialisé.

On ne saurait oublier que le CNR, lorsqu’il concevait dans les nuits dangereuses de l’occupation nazie, le programme d’une société libérée du fascisme, en avait exclu tout représentant du grand patronat, jugé à juste titre traître à la nation opprimée. 

Cet écrit traduisant des sentiments personnels, je l’ai intitulé de paroles du Chant des Résistants, illustrant les terribles années de l’occupation fasciste. Certes l’histoire ne se répète jamais à l’identique, toutefois, ce qui reste totalement comparable aujourd’hui, ce sont les désastres accumulés dans le monde, prouvant l’échec du capitalisme. L’arrogance du Medef en France détermine pourtant l’orientation antisociale d’un gouvernement qui en oublie les valeurs essentielles de ses propres engagements politiques.

Alors ?

Le refus d’austérité pour colmater la crise est bien ce que doivent exiger les peuples.
Attaquons-nous au mal lui même : le coût du capital. Ne laissons pas s’ouvrir un dangereux boulevard au Front national et ses alliés obscurs ou avoués. Ne les laissons pas occupés les lieux publics avec pour seul but la destruction.

Exigeons des médias une objectivité répondant aux véritables solutions sociales pour sortir de la crise. Le syndicalisme doit-être entendu et non pas défiguré.
Et souvenons-nous du Chant des partisans de 1940 :
Ohé ! partisants, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !

Denise Foucard